C’est à cette question que tente de répondre l’étude réalisée par Karisik et collaborateur, du département de neurologie d’Innsbruck en Autriche. Dans un article publié en novembre 2023 dans la revue European Journal of Neurology (référence de l’article à la fin de ce billet), cette équipe présente ses travaux sur l’état thymique des patients dysphagiques en post AVC ischémique.
Les auteurs rapportent que la dysphagie oro-pharyngée est présente dans 21 à 32% des cas dans les suites d’une ischémie cérébrale (Arnold et al. 2016, Ko et al. 2021) , entraînant de multiples complications telles que l’augmentation du risque de fausses routes, les pneumopathies voire le décès. Sur un plan psychosocial, elle engendre une réduction de la qualité de vie et une augmentation du fardeau pour le patient et son entourage dans sa vie quotidienne.
A partir d’une cohorte initiale de 1076 patients, une étude prospective a été réalisée par cette équipe de chercheurs, qui ont gardé 678 cas pour leur analyse (critères d’exclusion : absence de consentement, AIT, dysphagie antérieure à l’AVC, abandon en cours de suivi).
Une évaluation de la dysphagie a été proposée de manière systématique chez ce type de patient, grâce à une évaluation orthophonique clinique et d’une nasofibroscopie de déglutition si nécessaire. La persistance de troubles de la déglutition était testée grâce à un protocole orthophonique ainsi que le sous-item « manger/boire » du SINGER score à la sortie d’hospitalisation et 3 mois après (échelle de 0 à 5, si score <5 troubles de déglutition persistants.)
Sur les 648 dossiers analysés, 19,3% des patients présentaient une dysphagie en phase initiale. Ces patients étaient significativement plus âgés que les autres, présentaient plus de fibrillation auriculaire et de diabète que les non-dysphagiques ; de plus, leur AVC était plus sévère et entrainait un plus grand handicap.
Assez logiquement, les auteurs rapportent que les patients concernés par des troubles de déglutition sont restés en moyenne plus longtemps à l’hôpital, étaient significativement plus souvent transférés en centre de rééducation ou en EHPAD. Leur IMC était significativement inférieur aux patients non-dysphagiques.
A trois mois post-hospitalisation, 389 patients ont répondu au questionnaire proposé par les auteurs de cette étude. Les scores obtenus par les patients dysphagiques au stade initial étaient statistiquement plus élevés pour les échelles Beck Depression Inventory (BDI) et Hospital Anxiety and Depression Scale pour la partie concernant la dépression (HADS-D) mais pas pour la partie concernant l’anxiété (HADS-A). Une corrélation significative a cependant été observée entre les patients présentant une dysphagie à 3 mois post-AVC et un score élevé à la HADS-A. Les auteurs n’ont en revanche pas observé d’effet de sexe.
L’étude des prescriptions médicamenteuses à la sortie d’hospitalisation et à 3 mois, a montré que les prescriptions d’antipsychotiques, d’antidépresseurs et de benzodiazépines étaient plus fréquentes chez les dysphagiques par rapport aux non-dysphagiques, que ce soit à la sortie d’hospitalisation que trois mois après. De plus, les prescriptions d’antidépresseurs, notamment chez les femmes, ont tendance à augmenter après 3 mois chez les dysphagiques tandis que les antipsychotiques et les benzodiazépines étaient moins prescrits tous groupes et sexes confondus.
Cette étude est donc intéressante. Si les effets d’un AVC sur l’état psychosocial des patients avaient déjà été démontrés, l’effet de la dysphagie en particulier sur l’état thymique apparaît ici très clairement : les troubles de la déglutition majorent les symptômes dépressifs chez ces patients. Si le dépistage de la dépression est essentiel chez patients post-AVC ischémique, il doit être systématisé particulièrement chez les patients présentant une dysphagie.
Karisik, A., Dejakum, B., Moelgg, K., Komarek, S., Toell, T., Mayer-Suess, L., Pechlaner, R., Kostner, S., Sollereder, S., J Kiechl, S., Rossi, S., Schoenherr, G., Lang, W., Kiechl, S., Knoflach, M., Boehme, C., & STROKE-CARD Registry study group (2024). Association between dysphagia and symptoms of depression and anxiety after ischemic stroke. European journal of neurology, e16224. Advance online publication. https://doi.org/10.1111/ene.16224
Merci à Brooke Richardson d’avoir porté cette étude à mon attention grâce à sa newsletter https://www.themodernmedslp.com/ 🙂